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L’Égypte entre la gloire des pharaons et les liens de l’arabité : une crise identitaire que les siècles n’ont pas tranchée


Par Baher Ibrahim .Publié le 2026/06/12 12:46
L’Égypte entre la gloire des pharaons et les liens de l’arabité : une crise identitaire que les siècles n’ont pas tranchée
Juillet. 12, 2026
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Entre ses racines profondément ancrées dans l’histoire pharaonique et sa réalité culturelle et linguistique liée à son environnement arabe, l’Égypte vit un débat permanent sur la définition de son identité nationale. Bien que le nom officiel du pays et les politiques gouvernementales successives depuis le milieu du XXe siècle aient consacré l’appartenance arabe comme une évidence incontestable, la société égyptienne — en particulier les jeunes générations et les coptes — voit émerger de plus en plus de voix critiques à l’égard de l’arabisme et favorables à un retour à un nationalisme égyptien pur.

Entre les données de la génétique moderne, qui éloignent les Égyptiens des origines arabes, et une réalité quotidienne qui les rattache culturellement au monde arabe, ce reportage explore de l’intérieur la crise identitaire en Égypte. Il met en lumière les contradictions entre le discours officiel et les perceptions populaires, ainsi que la quête de la société égyptienne pour définir sa propre identité dans un monde en mutation.

L’Égypte est classée au niveau international comme un pays arabe, ce qui semble aller de soi à première vue. Son nom officiel est la République arabe d’Égypte, elle est un membre influent de la Ligue arabe et sa population parle arabe. Sur cette base, le monde extérieur considère sans hésitation l’Égypte comme un pays arabe.

Cependant, la réalité sur le terrain est quelque peu différente. De nombreux Égyptiens préfèrent se définir avant tout comme Égyptiens, et certains rejettent même totalement l’étiquette arabe.

L’identité copte chrétienne est à l’avant-garde du courant qui revendique le slogan « Égyptien et non arabe ». Dans une région à très forte majorité musulmane, les termes « arabe » et « musulman » sont devenus presque synonymes dans les esprits, malgré l’existence d’importantes communautés chrétiennes dans plusieurs pays de la région.

La plupart des coptes d’Égypte affirment représenter la lignée la plus pure et la plus directement issue des anciens Égyptiens. Comme me l’a confié un ami copte : « Je suis convaincu de ne pas être arabe ; je suis égyptien d’origine pharaonique, et le seul lien qui m’unit aux Arabes est la langue arabe. »

Les études récentes sur l’ADN des Égyptiens contemporains tendent à soutenir cette vision. Elles indiquent que les musulmans comme les coptes d’Égypte ne sont pas arabes d’un point de vue génétique. L’ensemble des vagues migratoires et des conquêtes ayant traversé l’Égypte au fil des millénaires, y compris la conquête arabe, ne représenterait pas plus de 15 % du patrimoine génétique des Égyptiens actuels.

Transformations culturelles et recul de l’arabisme

Si les Égyptiens ne sont pas arabes sur le plan génétique, ils le sont largement sur les plans culturel et linguistique. Cette réalité était particulièrement visible durant les décennies qui ont suivi la révolution, lorsque les ambitions du président Gamal Abdel Nasser en faveur du nationalisme arabe étaient à leur apogée. À cette époque, l’arabisme atteignit un tel niveau que l’Égypte abandonna même temporairement son nom historique au profit de celui de République arabe unie.

Aujourd’hui, cependant, cette identité arabe semble perdre de son influence, y compris parmi une partie des musulmans égyptiens. Cette évolution est particulièrement perceptible chez les jeunes générations, pour lesquelles le terme « Arabes » désigne souvent spécifiquement les habitants des pays du Golfe.

De nombreux Égyptiens conservent une identité nationale distincte. Un fort sentiment patriotique transparaît même dans les conversations les plus ordinaires. Même ceux qui vivent dans des conditions de grande pauvreté éprouvent souvent un sentiment de singularité culturelle par rapport à leurs voisins situés de l’autre côté de la mer Rouge.

Dans la rue, on entend fréquemment des affirmations telles que : « Nous possédons des milliers d’années d’histoire, de culture et de civilisation, tandis que le monde arabe est relativement récent. » Bien que ce sentiment soit répandu, il n’empêche pas de nombreux travailleurs égyptiens de partir temporairement dans les pays du Golfe à la recherche de meilleures opportunités. À en juger par les milliers de discussions sur les forums en ligne, ces sentiments ambivalents semblent être partagés des deux côtés.

Par ailleurs, beaucoup d’Égyptiens préfèrent prendre leurs distances avec l’étiquette « arabe », devenue en Occident associée au terrorisme après les attentats du 11 septembre.

Ces sentiments antiarabes se sont également renforcés sous l’effet de la frustration et du ressentiment provoqués par les mauvais traitements que certains travailleurs expatriés affirment avoir subis dans certains pays du Golfe de la part de leurs « frères arabes ». Beaucoup d’Égyptiens ayant travaillé dans les pays voisins disent avoir ressenti une forme de rejet à leur égard. Ce phénomène ne se limite pas au Golfe : un ami égyptien ayant grandi en Libye m’a rapporté des expériences similaires.

L’essor du nationalisme numérique et la crise des programmes scolaires

Qu’ils reposent sur des faits ou sur des perceptions, ces sentiments ont accéléré l’éloignement vis-à-vis du monde arabe et nourri la renaissance du nationalisme égyptien. Pendant ce temps, les médias et le gouvernement continuent de défendre le discours officiel traditionnel mettant en avant la fraternité arabe.

Les programmes scolaires d’histoire accordent une place disproportionnée aux périodes islamique et arabe, tout en négligeant presque totalement l’Égypte chrétienne. Cette approche ne rend pas justice à la richesse de l’histoire égyptienne et produit des générations qui connaissent peu les siècles séparant l’Égypte pharaonique de l’arrivée des Arabes.

Ce débat antiarabiste a atteint son apogée en 2009 lors de la célèbre crise footballistique entre l’Égypte et l’Algérie. Après la victoire de l’Algérie lors du match décisif disputé au Soudan, les espoirs égyptiens de qualification pour la Coupe du monde furent anéantis.

Une violente guerre médiatique s’ensuivit, les deux camps échangeant moqueries et attaques contre leurs symboles nationaux respectifs. De nombreux Égyptiens allèrent jusqu’à réclamer la rupture des relations diplomatiques avec l’Algérie.

Avec le recul, ce match de football apparaît comme un simple prétexte à une tempête médiatique qui finit par s’apaiser. Cependant, ses effets demeurèrent. Des Égyptiens créèrent sur Facebook des groupes intitulés « Je suis Égyptien, pas Arabe », une position qui était jusque-là principalement défendue par certains milieux coptes. Une autre campagne, intitulée « Je suis Égyptien… et toi, qui es-tu ? », visait à raviver un sentiment perdu de fierté pour l’identité égyptienne avant toute autre appartenance.

Alors que les médias officiels continuent de répéter le refrain traditionnel de la fraternité arabe, une vaste campagne numérique menée sur les blogs et les réseaux sociaux cherche à affirmer une identité égyptienne pharaonique et non arabe. Dans ce contexte, un blogueur se faisant appeler Hassan Al-Hilali s’est illustré avec le slogan : « Ni Arabe, ni musulman, ni chrétien… l’Égypte est égyptienne. » Son blog s’est spécialisé dans la dénonciation de ce qu’il appelle la « saoudisation progressive » de l’Égypte, un processus qui aurait commencé dans les années 1970 et 1980 avec le retour des travailleurs égyptiens du Golfe.

Conclusion : l’identité multiple comme source de force

Bien que le désir de revenir à une identité pharaonique pure puisse sembler romantique et séduisant, tenter de remonter le cours de l’histoire paraît peu réaliste. L’Égypte parle arabe depuis des siècles et continuera à partager des frontières et des liens étroits avec son environnement arabe.

Plutôt que de nier cette dimension, les Égyptiens gagneraient à être fiers de leur héritage arabe comme d’une composante essentielle de leur identité nationale globale. Le dialecte arabe égyptien est devenu à lui seul une forme de culture et de puissance douce immédiatement reconnaissable dans l’ensemble du monde arabe. De plus, le seul écrivain ayant rédigé son œuvre en arabe et reçu le prix Nobel de littérature était un auteur égyptien.

Les Égyptiens peuvent donc considérer leur héritage arabe comme une source de fierté, même s’ils ne se définissent pas comme arabes au sens ethnique strict du terme.

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