Scandale littéraire : une célèbre revue accusée d’avoir publié une nouvelle écrite par une IA
Par Frank Landymore .Publié le
2026/05/21 09:51
Mai. 21, 2026
Le monde littéraire est aujourd’hui profondément divisé et stupéfait après des accusations visant la célèbre revue Granta, soupçonnée d’avoir publié une nouvelle entièrement générée par intelligence artificielle.
Le récit, intitulé « Le Serpent dans le verger » (The Serpent in the Grove), a été publié samedi dernier sur le site de la revue après avoir remporté le Prix de la nouvelle de la Fondation du Commonwealth pour la région des Caraïbes. À l’époque, les membres du jury avaient couvert l’œuvre d’éloges, saluant chez son auteur présumé, Jamir Nazir, un « langage précis et richement évocateur ».
Mais de nombreux lecteurs ont rapidement remarqué des éléments troublants dans la prose du texte. Les soupçons ont éclaté publiquement lorsque Ethan Mollick, professeur associé à la Wharton School et chercheur spécialisé dans l’impact de l’IA sur l’éducation, a affirmé sur les réseaux sociaux que l’histoire semblait avoir été écrite par une machine. Selon lui, l’outil de détection Pangram a analysé le texte et conclu qu’il était « généré à 100 % par intelligence artificielle ». Bien que ce type de logiciel reste controversé quant à sa fiabilité, Pangram affirme atteindre une précision de 99 % avec une marge d’erreur quasi inexistante.
L’empreinte numérique de la médiocrité algorithmique
Pour beaucoup de lecteurs, cependant, aucun logiciel sophistiqué n’était nécessaire pour percevoir le caractère artificiel de cette écriture. Les réseaux sociaux se sont rapidement remplis de moqueries visant la nouvelle, ainsi que de commentaires pessimistes sur l’avenir de la littérature à l’ère de l’intelligence artificielle.
Le texte accumule plusieurs caractéristiques typiques de l’écriture automatisée : constructions répétitives du type « ce n’est pas X, mais Y », énumérations en trois temps, métaphores grandiloquentes mais creuses et comparaisons absurdes qui semblent très éloignées de la « précision » tant célébrée par le jury.
Considérons par exemple certains passages du récit :
« Il avait une manière de marcher qui transformait les bancs de bois en hommes ! »
Ou encore :
« Les pièces destinées au riz ou au kérosène glissèrent sur le comptoir et revinrent changées en rhum blanc, brûlant comme des excuses ! »
Ou bien :
« La vie dure s’abat sur l’homme comme une toile de jute trempée ; elle ne demande jamais la permission ! »
Et enfin :
« Il vit tout cela dans une seconde-couteau ! »
Aucune de ces phrases ne parvient réellement à construire une image cohérente. On y trouve seulement des approximations vagues, sans jamais atteindre une véritable clarté narrative. Si l’histoire a effectivement été produite par une IA, cela correspond parfaitement à la manière dont fonctionne cette technologie : une machine capable de générer des approximations statistiques du langage humain sans comprendre ce qu’elle écrit réellement. Les pièces semblent s’emboîter en surface, mais l’ensemble manque profondément de cohésion.
Une identité mystérieuse et une photo de profil suspecte
Les soupçons se sont encore intensifiés lorsque des internautes ont commencé à enquêter sur l’identité du supposé auteur, Jamir Nazir. Sa biographie officielle le décrit comme un « écrivain trinidadien d’origine indo-orientale », mais il existe très peu de traces vérifiables de lui en ligne, hormis un profil LinkedIn qui semble lui appartenir et sur lequel il vante régulièrement les mérites de l’intelligence artificielle.
Pour alimenter davantage la controverse, la photo de profil publiée sur le site de la Fondation du Commonwealth semble elle aussi avoir été générée par IA.
La réponse la plus absurde
Loin d’apaiser la polémique, les réponses des organisateurs du prix et des éditeurs n’ont fait qu’aggraver le scandale.
Sigrid Rausing, éditrice de Granta, a publié un communiqué particulièrement déroutant : elle y explique que son équipe a montré la nouvelle à Claude, le chatbot développé par Anthropic, en lui demandant directement s’il en était l’auteur. Selon Rausing, l’IA aurait répondu que le texte « n’avait presque certainement pas été produit sans intervention humaine ».
Cette réaction a provoqué une vague immédiate d’incompréhension et de sarcasmes dans le monde littéraire. Beaucoup se sont demandé depuis quand les éditeurs de Granta consultaient des robots pour enquêter sur d’éventuels cas de fraude littéraire, et pourquoi ils pensaient qu’un chatbot généraliste pouvait constituer un outil fiable pour détecter du contenu généré par une autre IA.
De son côté, Granta s’est empressée de préciser qu’elle n’avait joué aucun rôle dans la sélection du texte gagnant et qu’elle s’était simplement contentée, comme le veut la tradition, de publier les œuvres primées par le concours du Commonwealth. La revue a également souligné que la nouvelle n’avait été publiée qu’en version numérique et non dans son édition papier.
Des certificats d’innocence et le déclin de la création littéraire
Dans le même esprit, Razmi Farook, directrice générale de la Fondation du Commonwealth, a déclaré dans un communiqué que l’institution était « consciente des débats et accusations entourant l’IA générative », tout en précisant que les jurys n’utilisent pas de logiciels de détection, ceux-ci n’étant « pas infaillibles ».
Farook a ajouté que tous les auteurs présélectionnés avaient personnellement affirmé ne pas avoir utilisé d’intelligence artificielle et qu’après des vérifications supplémentaires, la Fondation considérait ces déclarations comme confirmées.
Mais même si l’on démontrait finalement que cette nouvelle a bien été écrite par un être humain, de nombreux critiques et écrivains ont regretté le faible niveau littéraire d’un texte capable aujourd’hui de remporter des prix et d’être publié dans l’une des revues les plus prestigieuses du monde anglophone.
Certains internautes ont résumé le sentiment général avec une ironie mordante : la nouvelle ressemblait à « une parodie littérale d’un atelier universitaire d’écriture créative ».
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